Les textes de Catherine Vanhecke
Publié le 13 Janvier 2013
L’Ivre.
Tout d’abord il faut que je vous dise, je suis un ivrogne. C’est un bien vilain mot ivrogne. Il évoque un bonhomme bouffi, le nez rougeaud, la langue noircie par la piquette. Et bien non ! Moi je suis plutôt bel homme, je le sais maman me l’a dit. Brun, les yeux verts, 1m87, 83 kilos et j’aime l’ivresse, je ne m’en cache pas. Je ne me pochtronne pas avec de la piquette de cubi. Seulement des grands crus.
Mon préféré ? Je dirais sans aucun doute le Corton, l’Aloxe Corton pour être exact. J’en ai plusieurs caisses dans ma cave à vin. Cette cave qui fut le théâtre de bien des ripailles.
Je ne bois pas seul, je suis un ivrogne sociable….et je partage.
Ma cave c’est mon royaume, j’y descends chaque soir.
L’endroit est éclairé à la bougie et dans cette pénombre, voir tous ces culs de bouteilles bien alignés ça me rassure. Je dirai même plus, ça me fait bander.
Si je devais vous raconter ma pire ivresse j’aurais beaucoup de peine à choisir. Etait ce avec Marie ou avec Claude ? La fois où j’ai pissé dans le soutien-gorge de ma belle –mère ou celle où j’ai fini chez les flics après m’être battu avec un SDF ?
Quand je descends dans mon antre, je passe en revue mes acquisitions : récentes, anciennes, je les aime toutes. Je les ai choisies avec amour et je suis rarement déçu par une de mes bouteilles. Le bruit du bouchon qui saute après l’avoir extirpé hors de son goulot est déjà exquis. Mes oreilles ne s’en lassent pas. Et que dire du joyeux glouglou quand le vin coule de la bouteille au verre…Hummm.
Ma pire ivresse ? Mais peut-on parler du pire quand il s’agit d’ivresse ?
A part cette fois. Oui j’ai dérapé, je l’avoue ! Je n’étais pas ivre mais complètement bourré. Je n’étais plus moi-même, bien au-delà de l’ivresse. Oui j’ai dragué la femme de Fred !
Oui je l’ai embrasée et elle s’est laissé faire. Je me souviens à peine du goût de ses lèvres. C’est triste mais voilà où nous mène l’excès, à en perdre le goût des choses.
C’est terrible. Quel intérêt de boire sans goût ? Car après tout mes bouteilles c’est bien pour cela que je les collectionne amoureusement, pour qu’une fois libérées elles me régalent de leurs parfums et émoustillent mes papilles. Et c’est aussi pour cela que je suis prêt à mettre le prix. Bref, tout ça pour dire que le femme de Fred c’était une erreur, je vous l’accorde une grave erreur et je m’en excuse.
Franchement cette histoire ne valait pourtant pas la peine que Fred se mette dans tous ces états. Croyez-moi on ne l’a même pas fait vraiment exprès. Tout cela n’était pas prémédité. Ce n’était qu’un malheureux concours de circonstances. Elle se tenait là, contre le mur de pierre de ma cave. Belle comme une bouteille de Saint-Estèphe, avec ses cheveux noirs étalés sur son étole rouge, ça je m’en souviens. Je me suis approché pour remplir son verre. Fred venait de monter se coucher. Il faut toujours qu’il boive trop vite, il ne sait pas savourer les choses et il ne tient pas la route comme on dit.
Elle sentait la cerise et le chocolat, un parfum bien à elle, ça aussi je m’en souviens et c’est bien ce qui m’a perdu. Une femme qui sent aussi bon qu’un Château Margaux, comment résister ? Vous comprenez ?
Et oui je l’ai embrassée, las !
Et comme de bien entendu, c’est ce moment précis que Fred a choisi pour redescendre. Il nous a surpris et… il a vu rouge.
Il a empoigné la première bouteille venue et me l’a fracassée sur le crâne. Comme je vous le dit ! Là, c’est moi qui ai vu rouge parce que cette bouteille c’était quand même un Château Pétrus 1935 ! L’année de naissance de maman …. Je la gardais comme on garde une relique. J’aurais du la mettre sous clef mais elle était la première chose que je voyais quand je descendais l’escalier de la cave. Elle était là, juste là sur l’étagère, juste à côté de Lucie, la femme de Fred donc.
Quand j’ai compris ce qu’il avait fait, quand j’ai réalisé qu’il avait pris la bouteille de maman pour me la foutre sur le crâne, j’avoue, j’ai craqué. Je me suis jeté sur lui. Il ne s’est pas débattu longtemps parce que manque de bol il est tombé en arrière et s’est fait le coup du lapin sur la troisième marche de l’escalier.
Voilà commissaire c’est tout ce que je peux vous dire, c’est comme ça que ça s’est passé, je le jure. Et maintenant s’il vous plait laissez moi tranquille et condamnez moi à mort. J’ai perdu mon Pétrus, je veux mourir.
L’Ivre.
Tout d’abord il faut que je vous dise, je suis un ivrogne. C’est un bien vilain mot ivrogne. Il évoque un bonhomme bouffi, le nez rougeaud, la langue noircie par la piquette. Et bien non ! Moi je suis plutôt bel homme, je le sais maman me l’a dit. Brun, les yeux verts, 1m87, 83 kilos et j’aime l’ivresse, je ne m’en cache pas. Je ne me pochtronne pas avec de la piquette de cubi. Seulement des grands crus.
Mon préféré ? Je dirais sans aucun doute le Corton, l’Aloxe Corton pour être exact. J’en ai plusieurs caisses dans ma cave à vin. Cette cave qui fut le théâtre de bien des ripailles.
Je ne bois pas seul, je suis un ivrogne sociable….et je partage.
Ma cave c’est mon royaume, j’y descends chaque soir.
L’endroit est éclairé à la bougie et dans cette pénombre, voir tous ces culs de bouteilles bien alignés ça me rassure. Je dirai même plus, ça me fait bander.
Si je devais vous raconter ma pire ivresse j’aurais beaucoup de peine à choisir. Etait ce avec Marie ou avec Claude ? La fois où j’ai pissé dans le soutien-gorge de ma belle –mère ou celle où j’ai fini chez les flics après m’être battu avec un SDF ?
Quand je descends dans mon antre, je passe en revue mes acquisitions : récentes, anciennes, je les aime toutes. Je les ai choisies avec amour et je suis rarement déçu par une de mes bouteilles. Le bruit du bouchon qui saute après l’avoir extirpé hors de son goulot est déjà exquis. Mes oreilles ne s’en lassent pas. Et que dire du joyeux glouglou quand le vin coule de la bouteille au verre…Hummm.
Ma pire ivresse ? Mais peut-on parler du pire quand il s’agit d’ivresse ?
A part cette fois. Oui j’ai dérapé, je l’avoue ! Je n’étais pas ivre mais complètement bourré. Je n’étais plus moi-même, bien au-delà de l’ivresse. Oui j’ai dragué la femme de Fred !
Oui je l’ai embrasée et elle s’est laissé faire. Je me souviens à peine du goût de ses lèvres. C’est triste mais voilà où nous mène l’excès, à en perdre le goût des choses.
C’est terrible. Quel intérêt de boire sans goût ? Car après tout mes bouteilles c’est bien pour cela que je les collectionne amoureusement, pour qu’une fois libérées elles me régalent de leurs parfums et émoustillent mes papilles. Et c’est aussi pour cela que je suis prêt à mettre le prix. Bref, tout ça pour dire que le femme de Fred c’était une erreur, je vous l’accorde une grave erreur et je m’en excuse.
Franchement cette histoire ne valait pourtant pas la peine que Fred se mette dans tous ces états. Croyez-moi on ne l’a même pas fait vraiment exprès. Tout cela n’était pas prémédité. Ce n’était qu’un malheureux concours de circonstances. Elle se tenait là, contre le mur de pierre de ma cave. Belle comme une bouteille de Saint-Estèphe, avec ses cheveux noirs étalés sur son étole rouge, ça je m’en souviens. Je me suis approché pour remplir son verre. Fred venait de monter se coucher. Il faut toujours qu’il boive trop vite, il ne sait pas savourer les choses et il ne tient pas la route comme on dit.
Elle sentait la cerise et le chocolat, un parfum bien à elle, ça aussi je m’en souviens et c’est bien ce qui m’a perdu. Une femme qui sent aussi bon qu’un Château Margaux, comment résister ? Vous comprenez ?
Et oui je l’ai embrassée, las !
Et comme de bien entendu, c’est ce moment précis que Fred a choisi pour redescendre. Il nous a surpris et… il a vu rouge.
Il a empoigné la première bouteille venue et me l’a fracassée sur le crâne. Comme je vous le dit ! Là, c’est moi qui ai vu rouge parce que cette bouteille c’était quand même un Château Pétrus 1935 ! L’année de naissance de maman …. Je la gardais comme on garde une relique. J’aurais du la mettre sous clef mais elle était la première chose que je voyais quand je descendais l’escalier de la cave. Elle était là, juste là sur l’étagère, juste à côté de Lucie, la femme de Fred donc.
Quand j’ai compris ce qu’il avait fait, quand j’ai réalisé qu’il avait pris la bouteille de maman pour me la foutre sur le crâne, j’avoue, j’ai craqué. Je me suis jeté sur lui. Il ne s’est pas débattu longtemps parce que manque de bol il est tombé en arrière et s’est fait le coup du lapin sur la troisième marche de l’escalier.
Voilà commissaire c’est tout ce que je peux vous dire, c’est comme ça que ça s’est passé, je le jure. Et maintenant s’il vous plait laissez moi tranquille et condamnez moi à mort. J’ai perdu mon Pétrus, je veux mourir.
Atelier de Benoît Coppée, 12/01/2013